The Year 2017
A Collective Chronicle of Thoughts and Observations

Welcome to what is going to be a collective chronicle of the year 2017! This journal will follow the general change that we experience in our daily lives, in our cities, countries and beyond, in the political discourses and in our reflections on the role of artists and intellectuals. Originating from several talks and discussions with fellow artists and thinkers FFT feels the strong need to share thoughts and feelings about how we witness what is going on in the world. Week after week different writers, artists, thinkers and scientists will take the role of an observer as they contribute to this collective diary.

#10 – Du 6 au 12 mars
Geoffroy de Lagasnerie

Lundi : A quoi sert ce que nous faisons ?
Je ne sais pas ce qui se passe, mais tous ceux qui, autour de moi, sont écrivains, artistes, théoriciens, etc. traversent une période de crise. Ils n’arrivent pas à créer. Pour moi aussi, c’est difficile. Il faut adhérer à tant de croyances bizarres pour écrire. Et peut-être l’actualité internationale, notre sentiment d’impuissance politique devant les catastrophes qui s’annoncent nous interpellent·: A quoi sert ce que nous faisons ? Pourquoi des pièces de théâtres, des peintures, des performances, des livres?

Et donc·: comment faire en sorte que ce que nous faisons change quelque chose pour quelqu’un quelque part?

Tout producteur culturel devrait se poser ces questions. Ces questions devraient notamment empêcher les universitaires américains de dormir. Car dans un pays où Trump a été élu, on ne devrait pas pouvoir tout continuer comme avant. Il faut interroger les formes et les images du savoir.

Lorsque l'on se rend aux USA, il y a quelque chose de choquant dans ces campus réservés à la bourgeoisie, souvent entourés de ghettos Noirs et de quartiers Blancs pauvres. Parfois, je me demande·: ne pourrait-on pas affirmer qu’il existe un rapport entre la fermeture sur lui-même du champ académique américain et la montée des idéologies réactionnaires ou anti-intellectualistes dans l’espace public ? Plus l’université se ferme, plus elle produit des sentiments de dépossession et de la violence culturelle sur ceux en sont exclus. Comme si les murs de l'université disaient à ceux qui restent de l’autre côté : «·ce n'est pas pour toi·»·ou «·ce que nous faisons ici se fait contre toi·». Et ces exclus peuvent nourrir des passions anti-intellectualistes qui peuvent expliquer une forme d’insurrection contre ce qu’ils appellent «·le système” ou l’”establishement” : si l’institution qui incarne la raison et le progressisme est excluante, cela produit nécessairement un rejet de la raison et du progressisme.

 

Mardi Voter
Aujourd'hui, j'ai lu Les Suppliants de Jelinek. J’ai toujours aimé la radicalité, et c'est un texte radical sur la crise de l'accueil des réfugiés. Les réfugiés nous parlent. Ou, plutôt, ils nous jugent, nous interpellent. Surtout, ils ne s'excusent pas d'être là. Ils n'adhèrent pas à une idéologie xénophobe de l'appartenance: ils sont là, ils ont le droit d'être là et ils affirment ce droit.

Il y a dans ce livre un passage crucial. Les réfugiés s’adressent au public : allez-vous voter? Ils disent au public de gauche : quand vous ne votez parce que vous êtes en désaccord avec tel ou tel candidat, parce que vous ne le trouvez pas assez à gauche, sachez que ceux qui veulent nous remettre dans la mer, eux, ils vont voter. Cela a été une illumination pour moi. Je me suis dit·: c’est peut-être ça être de gauche : voter au nom de ceux qui ne votent pas : les enfants, les réfugiés, les prisonniers, les animaux qui meurent..

 

Mercredi Alice Smith
Avec des amis, nous passons parfois des soirées à écouter des chansons… Hier, nous nous sommes amusés à écouter la même chanson toute la soirée, mais dans des versions différentes. Comme une sorte de «·contest·». Nous avons écouté «·I put a spell on you·». Trois versions m’ont frappé·: il y a une superbe version d’Annie Lenox,

une très belle version, en duo, avec Iggy Pop et Catherine Ringer.

Mais je crois que ma préféree est celle d’Alice Smith dans un disque d’hommage à Nina Simone

 

Jeudi Illumination
Le programme du Manchester International Festival vient d’être publié: Thomas Ostermeier prépare une adaptation de Retour à Reims de Didier Eribon.
J’ai hâte de voir ça.
Je sais qu’en Allemagne ce livre a reçu un très grand succès. La presse a expliqué ce succès en disant que le livre offre une analyse du basculement vers l’extrême droite des classes populaires. Bien sur, cette dimension est importante. Mais je suis persuadé qu'il y a une autre dimension.

Retour à Reims est un ouvrage qui réintroduit le langage des classes sociales dans les narrations de soi. C'est un livre qui construit une théorie du sujet, de la honte, de la culture, de l'Ecole, des rapports aux parents à partir d'une théorie des classes sociales, de la domination, de l'exploitation et de la violence symbolique. Or il y a eu une quasi disparition du langage des classes et de la pensée sociologique dans l’espace public allemand.

Beaucoup de gens ont ainsi vécues des expériences qui n’étaient pas prises en charge par les discours publics. Ils n'y avaient pas les catégories disponibles pour les penser ou même pour les voir. Quand Retour à Reims est sorti, tout d’un coup, les lecteurs ont compris quelque chose de ce qu’ils étaient, de ce qu’ils avaient été. C’est cette illumination de la vérité par rapport aux narrations mensongères qui a produit cet enthousiasme.

 

Vendredi Macron me fait peur
Je ne peux plus supporter que les médias présentent Emmanuel Macron, candidat à l’élection présidentielle française, comme un candidat "progressiste", "libéral", qui se situerait au delà du clivage droite /gauche. Lorsqu’on dit de quelqu’un qu’il est libéral je regarde ses propositions sur la prison, la drogue ou les droits des minorités - puisque normalement le libéralisme contient une critique de la répression, de la pénalisation des drogues et est favorable aux droits individuels. Mais Macron développe un programme répressif·: il veut construire plus de prisons, il veut donner plus de pouvoirs à la police, il est pour le maintien de l’interdiction des drogues, même du cannabis. Ce n’est pas un libéral. C’est un conservateur, un homme d’ordre….

C’est aussi un insulteur. Certaines scènes sont célèbres, comme lorsque, il y a quelques mois, alors qu’il était encore ministre de l'Economie, il a reproché à un ouvrier de le tutoyer parce que, pour lui « un ouvrier ne tutoie pas un ministre ». Macron est un homme de la hiérarchie et de l'obéissance.

Récemment, il s'est opposé à l'avancée des droits des transgenres en disant que cela choquait la "psyché collective française" ! Comme si les transgenres n'appartenait pas à la psyché collective, comme s'ils étaient un corps étranger à la France !

Macron est un personnage inquiétant.

Economiquement, son programme consiste à démanteler le droit du travail qui protège les salariés, et donc, là encore, à renforcer l'ordre - l'ordre des classes sociales, l'ordre de la soumission aux patrons et des hiérarchies dans l'entreprise.

Il veut appliquer les recommandations les plus néolibérales de la Commission Européenne pour démanteler l’assurance chômage, l’assurance santé, l’assurance retraite

Macron n'est pas progressiste mais un réactionnaire. Il veut revenir en arrière.

C’est un technocrate nourri au spiritualisme chrétien, et c’est le pire des mélanges. Dans son livre, il dit que le problème actuel de la France est l'égalitarisme... Comme si le problème en France est qu'il y a trop d'égalité… C’est obscène

Cet éloge de l'ordre, de la hiérarchie, et de l’obéissance, cette figure de l'homme providentiel qui communie avec le peuple, cette haine de l'égalité, tout cela forme une configuration inquiétante qui est, selon moi, tangente au fascisme.

Macron n'est pas une alternative à Le Pen. Ils sont tous les deux les produits d'une même configuration et d'un même climat.

Macron me fait peur.

 

Samedi·: It is not my fault
Mon ami Edouard Louis me dit qu’il envoie à son éditeur américain un petit livre sur Toni Morrison. C’est un superbe texte sur les violences, celles que nous subissons et celles que nous exerçons. Edouard parle de la manière dont revient chez Toni Morrison un discours du refus de la culpabilité·: It is not my fault. Don’t put the blame on me. C’est une idée sur laquelle j’ai beaucoup réfléchi dans mes travaux sur la Justice et le crime·: d’où vient l’idée de responsabilité individuelle·? La pensée sociologique ne doit-elle pas nous permettre de situer les causes de ce que nous faisons en dehors de nous-mêmes, et donc de nous excuser·? L’une des questions essentielle pour aujourd’hui est celle de savoir comment nous pourrions inventer d’autres manières de rendre la Justice et mettre en question l’appareil répressif d’Etat.

 

Dimanche. Le monde
En relisant ce journal, je suis attristé. Je me rends compte à quel point mon espace mental est national – je parle de la France, et un peu de l’Allemagne. J’ai été jeté au monde en France, arbitrairement, et voilà que mon espace mental est circonscrit par cette appartenance étatique. Je n'ai pas parlé d’autres pays, d’autres régions, d’autres actualités.

Lorsqu’il m’est arrivé d’avoir des discussions publiques avec Julian Assange ou Sarah Harrison, j’ai toujours été frappé au contraire par la c​apacité des membres de WikiLeaks à avoir un point de vue mondial sur le monde, à toujours penser comme aussi important ce qui se passe en Angleterre que ce qui se passe en Afrique du Sud, en Equateur, au Yémen, en Russie.

Quelqu’un m’avait dit que si Snowden attirait en Europe occidentale ou aux Etats-Unis une plus grande sympathie que Manning ou Assange, c’est parce que les fuites de Snowden concernaient des occidentaux blancs quand celles de Manning via WikiLeaks concernaient des Yemenites, des Afghans, des Irakiens… Je crois que c’est très vrai.

J’aimerais parvenir à adopter un point de vue mondial sur le monde.

 

 

Geoffroy de Lagasnerie est philosophe et sociologue. Il est professeur à l'Ecole nationale supérieure d'arts de Paris-Cergy. Auteur notamment de "L’Art de la révolte. Snowden, Assange, Manning". Il est considéré comme l'un des jeunes intellectuels les plus novateurs dans le domaine de la théorie critique et politique.

#1 January 1st - 8th Jacob Wren

#2 January 9th - 15th Toshiki Okadajapanese version

#3 January 16th - 22nd Nicoleta Esinencuromanian version

#4 January 20th - 30th Alexander Karschnia & Noah Fischer

#5 January 30th - February 6th Ariel Efraim Ashbel

#6 February 6th - 12th Laila Soliman

#7 February 13th - 19th Frank Heuel – german version

#9 February 26th - March 5th Gina Moxley

#11 March 13th - 19th Agnieszka Jakimiak

#12 March 20th - 26th Yana Thönnes

#13 March 30th - April 2nd Geert Lovink

#14 April 3rd - 9th Monika Klengel – german version

#15 April 10th - 16th Iggy Lond Malmborg

#16 April 17th - 23rd Verena Meis – german version

#17 April 24th - 30th Jeton Neziraj

#18

#19

#20 May 15th - 21st Bojan Jablanovec

#21 May 22nd - 28th Veit Sprenger – german version

#22 May 29th - June 4th Segun Adefila

#23 June 5th - 11th Agata Siniarska

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Mark Fisher
We are deeply saddened by the devastating news that Mark Fisher died on January 13th. He first visited the FFT in 2014 with his lecture „The Privatisation of Stress“ about how neoliberalism deliberately cultivated collective depression. Later in the year he returned with a video-lecture about „Reoccupying the Mainstream" in the frame of the symposium „Sichtungen III“ in which he talks about how to overcome the ideology of capitalist realism and start thinking about a new positive political project: „If we want to combat capitalist realism then we need to be able to articulate, to project an alternative realism.“ We were talking about further collaboration with him last year but it did not work out because Mark wasn’t well. His books „Capitalist Realism“ and „The Ghosts of my Life. Writings on Depression, Hauntology and Lost Future“ will continue to be a very important inspiration for our work. 

Podiumsgespräch im Rahmen der Veranstaltung "Die Ästhetik des Widerstands - Zum 100. Geburtstag von Peter Weiss"

A Collective Chronicle of Thoughts and Observations ist ein Projekt im Rahmen des Bündnisses internationaler Produktionshäuser, gefördert von der Beauftragten der Bundesregierung für Kultur und Medien.

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